John Der

John Der (1926 – 1996)

C’est la vie!  Un tableau de John Der, c’est la vie en images; la vie de John Der, c’est toute une vie. Peintre saskatchewanais par la suite Québécois, il est devenu professionnel sur le tard, à 55 ans pour être exact. Agent d’assurances et peintre du dimanche, il vit bien. Il décide de revenir à ses amours et de consacrer sa vie à ce qu’il aime : la peinture.

 Comme tout le monde, il fait le tour des galeries de Montréal pour vendre ses œuvres; le directeur d’une des veilles galeries-sanctuaires de l’art à Montréal lui répond en voyant ses œuvres : « Vous êtes trop vieux… » Depuis ce moment il vit de son art, travaille cinq jours par semaine et il est heureux. C’est une des seules personnes que je connaisse qui ne souhaite pas gagner la Loto. « Je ne serais pas plus heureux… »

On dirait qu’il a gardé l’allure du marin de marine marchande qu’il était quand il était plus jeune. Il dessine continuellement et fréquente l’École du Musée des beaux-arts. Il exerce son talent comme caricaturiste et concepteur de bandes dessinées pendant de nombreuses années à la Gazette, dans les bars à la mode comme l’Esquire Show Bar ou au Mountain Playhouse. Il y a surtout eu l’occasion d’épier la faune humaine.

Der ne fait que ça : observer… et peindre ce qu’il observe. Dans le petit restaurant français où nous dînions, il regarde et dit : « Regarde autour, on pourrait faire plusieurs tableaux ici. Je n’ai pas mon calepin, mais regarde cette jolie fille, elle a de magnifiques mains, de grands doigts et une pose tout à fait remarquable. » Il n’avait pas besoin de me dire que c’était, avec l’allure générale des personnages et qui sont terminés par d’immenses mains qui appuient, se croisent,  grattent et reflètent à elles seules toutes les personnalités. La très belle tête de cette belle Martiniquaise ne l’avait pas distrait de son centre d’attraction préféré. « Et ces deux amoureux, ils sont bien sérieux, j’aimerais bien savoir ce qu’ils se disent. Ça en vaut sûrement la peine. » Je n’avais vu qu’un couple en train de dîner. « Quand on s’arrête et qu’on observe bien, dit-il, on voit  beaucoup de choses et on peut voir les différences, saisir les personnalités. Je pourrais faire la différence entre un Néo-Écossais et un Terre-Neuvien, rien qu’à les regarder! »Ces scènes de la vie quotidienne,  on les retrouvera peut-être dans un des prochains tableaux de John Der, vues à travers son œil un peu caustique, un peu ironique, non pas de vraies caricatures, mais sa vision personnelle et impressionniste de la vie de tous les jours. Curieusement, il assimile facilement ses tableaux pleins de personnages à des paysages. Il compare ses personnages à des arbres, et les lignes de ses tableaux ne sont là que pour capter l’impression, l’atmosphère. Son œil, comme ses tableaux, est, comme lui, bon enfant.

 

Ce qu’il traduit dans ses personnages est toujours caractéristique : des scènes accentuées, des tranches de vie transposées avec humour.

 

Der ne cherche pas à se moquer, il transpose dans ses œuvres une vision personnelle. Nos amis anglais diraient « tongue in cheek », ce qui traduit bien cette vision si particulière. Ses œuvres ne déclenchent pas le rire, mais un sourire et on a le goût de dire : bien observé, mon cher Der!

 

Les groupes qu’il observe déterminent souvent la composition des tableaux. Si l’œil est attiré par le groupe, il faut aussi regarder tous les détails; ce sont eux qui font la force de l’œuvre. Des personnages souvent sans détail dont les volumes suffisent à créer l’ambiance et à donner sa vision de la société qu’il dépeint. Mais souvent, des détails apparaissent comme pour accentuer le réalisme : une bouteille de Molson Export, une boîte de Tide, un sac de Steinberg.

 

Der n’est pas sculpteur mais on n’est pas surpris le moins du monde de retrouver au Balcon d’Art, un petit bronze, un exemplaire unique, où les dos courbés de ses personnages caractéristiques, amples, qui tournent le dos à l’observateur, rappellent un caucus. On ne pourrait pas entendre les secrets ou la stratégie qu’ils s’échangent. On dirait que cette sculpture est là pour confirmer que sa peinture est sculpturale, généralement esquissée, juste assez pour laisser deviner la forme.

 

Les enfants occupent une place prépondérante, mais on dirait qu’ils sont là comme faire-valoir, pour souligner les travers des adultes. À propos de cette évidente prédilection, Der a ce commentaire savoureux qu’il transpose souvent dans ses illustrations d’enfants : « Un enfant qui imite un adulte est bien plus drôle que celui qu’il imite! »

 

Ce merveilleux sens de l’observation, cette vision personnelle de la société sont extraordinairement séduisants et nous offrent d’heureuses éclaircies dans le monde terne où nous vivons. Vous aurez peut-être la chance de le voir exercer; il n’aime rien de mieux que de participer à des symposiums comme celui de Baie-Comeau qu’il fréquente depuis plusieurs années. Mais attention, s’il aime rencontrer son public et recevoir ses commentaires, vous risquez vous aussi d’être l’objet d’une de ses perspicaces observations-tableaux.

Bernard Théoret

(Magazin’Art, 5e Année, No 3, Printemps 1993)

La Croisière s'amuse

John Der artiste peintre galerie d’art La Corniche

 

Lecor, Paul Tex

Paul Tex Lecor

Paul Tex Lecor est né en 1933 à Saint-Michel-de Wentworth, comté d’Argenteuil, dans une famille d’artistes. Durant ses études secondaires, il découvre son goût, pour la peinture. En 1951, trois ans à peine après Refus Global,  Paul entame, à dix-huit ans, ses études à l’École des Beaux Arts de Montréal. Il étudie auprès de professeurs réputés en peinture, en sculpture, en décoration et en publicité, mais se fait d’abord connaître en chantant dans les cabarets.

En 1956, Paul, porte déjà  son surnom de Tex qu’il avait rapporté d’un été de travail dans l’Ouest Canadien. Un ceinturon acheté alors portait, sur sa boucle, le  mot ‘’Texas’’. Les aléas de la vie eurent vite fait de ne  laisser intactes à celui-ci que les trois premières lettres. Ce nom rappelant l’univers des pionniers dont l’artiste a conservé une certaine attitude héritée de ses fréquents séjours chez les bûcherons et les draveurs, fit rapidement l’unanimité.

C’est à ce moment que Tex s’installe dans cette ruche de créativité qu’est la rue Ste-Famille dans les années 50.  C’est une époque de taudis, de ruelles et de scènes de villes ou les habitants semblent aujourd’hui venir d’un monde un peu surréel tant on a oublié cette époque pourtant pas si lointaine. Le travail pictural de Tex, à cette époque, tient un peu des symbolistes français.  Il rehausse de traits noirs les formes de façon à en mieux cerner le caractère.  Son travail est alors un peu sombre et laisse mal deviner le fin coloriste qu’il deviendra beaucoup plus tard. C’est à cette époque, suite à un déménagement rue Cherrier, que Tex fait la rencontre de Léo Ayotte (1909-1976) qui deviendra un ami et une influence marquante pour le jeune peintre qui admire les talents de coloriste de son aîné.

Vers 1975,  il adopte la ‘’manière noire’ de Marc-Aurèle Fortin qui consiste à donner un fond foncé aux tableaux qui force l’artiste à utiliser des couleurs brillantes en contraste de façon à donner une luminosité caractéristique au tableau.  Tex ne possédant pas encore la palette lumineuse qui le caractérisera plus tard, il se consacre à développer cet aspect de son travail.  À travers des scènes de groupe ou il démontre le même souci du détail et la même passion du narratif que l’on trouve dans ces textes, il développe un sens peu commun de la composition.

Mais c’est en 1980 que la carrière de Tex Lecor atteint une renommée importante.  Ainsi, c’est à ce moment que son travail pictural des trente années passées l’amène enfin à une maîtrise de la lumière et à une palette de couleurs sans pareilles.  Son coup de pinceau est plus large, plus souple donnant à son travail une distinction et un air fier incontestables.

La demande pour ses œuvres devient telle que Tex peut, à toutes fins pratiques, vendre la totalité de sa production.  Mais Tex est un artiste intègre qui a su apprendre sa leçon.  Il ne peint maintenant que ce qui lui plait, sans compromis et sans verser dans la recette facile et la répétition sans âme.

Au milieu des années quatre-vingt,Tex, accompagné d’autres artistes désireux de promouvoir l’art figuratif au Québec et à l’étranger, fonde L’Institut des Arts Figuratifs qui regroupe maintenant plus de 160 peintres et sculpteurs professionnellement actifs dont plusieurs ont une renommée nationale et même internationale.   Il sera président de l’IAF de 1986 à 1990.

En ce début de vingt et unième siècle, Paul Lecorre continue de personnifier l’image même de l’artiste qui a réussi sans compromis et qui continue son cheminement vers un idéal toujours en évolution.

Paul Tex Lecor, personnage, paysage, nue, galerie la corniche